Ernest Aristide Soupireau, né le 24 septembre 1853 à Chailles[1] et décédé en 1941 à Alger, est un maître céramiste qui a marqué la céramique maghrébine à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Il est le père de la céramiste Jeanne Soupireau.
Biographie
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Ernest Aristide Soupireau se forme à Paris auprès de ses parents qui ont fondé la Société Soupireau-Fournier en 1865. Installé à Alger en 1888, Soupireau fonde son atelier au 10, rue Fontaine-Bleue, où il forme et emploie aussi bien des apprentis algériens qu'européens. Sa pratique associe la copie scrupuleuse de carreaux anciens à la création de motifs originaux inspirés des traditions maghrébines, ottomanes et persanes. Parmi ses réalisations majeures figure la reproduction du mihrab de la Mosquée verte, exposée à Alger en 1907 puis à l'Exposition coloniale de Londres en 1908.
Le style algérien traditionnel en céramique et en architecture s'enracine alors dans les techniques et motifs hérités des dynasties islamiques maghrébines (Zianides, Zirides, Hafsides) et de la période ottomane. En céramique, il privilégie l'usage du zellige, les compositions géométriques rigoureuses, les arabesques stylisées et des couleurs sobres, souvent en harmonie avec l'environnement bâti et les fonctions religieuses ou domestiques. L'architecture traditionnelle utilise des matériaux locaux (tadelakt, faïence, plâtre sculpté), des dispositifs climatiques (patios, cours intérieures) et une organisation fonctionnelle adaptée aux modes de vie régionaux. Soupireau modernise ce répertoire en adaptant les géométries, palmettes, arabesques ou frises épigraphiques inspirées de l'art monumental de Tlemcen et des carreaux tunisois de Qallaline. Avec l'essor du néo-mauresque sous la colonisation, son atelier obtient d'importantes commandes publiques, notamment pour la rénovation de la Mosquée Sidi Soufi à Béjaïa, la Grande Poste d'Alger et la préfecture d'Alger (1912-1913).
Le terme « architecture néo-mauresque » désigne un style apparu au tournant du XXe siècle en Algérie, sous la colonisation française. Inspiré de l'architecture islamique médiévale, arabo-andalouse et ottomane, il adapte ces références aux besoins et aux goûts modernes. Toutefois, son emploi est souvent galvaudé : on l'applique parfois à toute construction intégrant quelques motifs orientalisants, même sans respect des principes architecturaux authentiques. Cette généralisation, très présente dans l'espace urbain colonial puis postcolonial, a réduit la cohérence stylistique originelle du néo-mauresque, appliqué aussi bien à des édifices monumentaux qu'à de simples habitations. Aujourd'hui, le terme tend à désigner un vocabulaire décoratif « arabisant » ou orientaliste, plus qu'un style homogène et fidèle à ses sources.
Recréation inspirée du répertoire classique islamique, ce style est adapté aux fonctions modernes (bâtiments publics, gares, administrations) et se veut plus ostentatoire. En céramique, les motifs traditionnels sont réinterprétés avec des couleurs vives, des émaux brillants et des combinaisons inédites, parfois issues de procédés industriels. L'architecture néo-mauresque intègre des arcs outrepassés, des coupoles segmentées, des portes sculptées et du stuc décoratif, tout en recourant aux techniques modernes (béton armé, structures européennes), ce qui produit un langage hybride et spectaculaire. Il s'agit autant d'un instrument politique et idéologique, destiné à afficher une identité visuelle « orientale » reconnaissable, que d'un courant esthétique monumental et décoratif.
Soupireau, en s'appuyant sur le savoir-faire des artisans locaux, contribue à transformer une céramique artisanale en une production hybride destinée à une clientèle européenne. Il combine les techniques du zellige et de la faïence maghrébine avec des émaux brillants, des couleurs éclatantes et des compositions plus spectaculaires. L'évolution permet d'adapter la céramique aux espaces modernes : carreaux plus grands, pose facilitée, joints réduits et entretien simplifié, par rapport aux petites tesselles traditionnelles.
Ses créations intègrent des influences algéroises mais aussi celles des Zianides de Tlemcen, dont l'art se distingue par ses décors architecturaux raffinés (XIIIe-XVe siècle). Soupireau reprend palmettes, arabesques florales, entrelacs géométriques et schémas épigraphiques des monuments zianides (par ex. la Mosquée Sidi Boumediene) et les modernise pour l'atelier algérois, tout en préservant leur densité ornementale.
L'influence de Soupireau dépasse l'Algérie. Boujemâa Lamali, formé dans son atelier, devient en 1914 le premier Nord-Africain admis à la Manufacture de Sèvres. Il y étudie les techniques persanes et arabes, puis fonde à Safi (Maroc), à l'invitation du maréchal Lyautey, la première école de poterie artistique. Par sa double démarche de copie et d'innovation, Soupireau joue un rôle central dans l'émergence d'une céramique maghrébine modernisée, diffusant des motifs historicistes et des palettes chromatiques (bleu, vert, jaune, lustres métalliques) dans l'architecture coloniale. Son enseignement et ses modèles nourrissent un véritable courant néo-mauresque, qui marque les arts décoratifs et les décors publics en Algérie et le reste du Maghreb.
Décès
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Ernest Soupireau meurt en 1941 à Alger. Sa fille, Jeanne Soupireau, poursuit l'atelier familial et réalise des pièces remarquées, notamment des vases et plats émaillés décorés de motifs stylisés, parfois ornés de dorures, œillets ou tulipes, signés et tamponnés « Al-Djazaïr ».