Passagen.Passages. Transdiciplinäre Kulturperspektiven / Transdisciplinary Cultural Perspectives / Perspectives Culturelles Transdiciplinaires de Jànas Riesz
La "méthode Riesz" : Histoire, histoire littéraire et transgénéricité
Par Nivoelisoa Galibert
Ceux qui ont apprécié le volume précédent De la littérature coloniale à la littérature africaine - Prétextes, contextes, intertextes (Karthala, 2007, 421 p.) et les autres chercheurs en littérature de langues européennes sur l'Afrique et en Afrique se réjouiront de la parution de cet ouvrage d'histoire littéraire complémentaire qui précise au bilan la méthode Riesz : " [to find] the point of variation from which the global reading of the work could be reoriented" (Xavier Garnier, 2008). Se recommandant des deux romanistes allemands Leo Spitzer et Erich Auerbach, et travaillant dans le creuset africaniste de l'Université de Bayreuth, Jànos Riesz se consacre à l'étude de littératures majoritairement francophones. Notoriété reconnue depuis longtemps, il bénéficie de la distanciation avec l'objet, vertu scientifique s'il en est, et la surface du chercheur est définie par le nombre impressionnant de réseaux dans lesquels il a mené sa réflexion jusqu'à co-diriger parfois des ouvrages, dans toute l'Europe et en Afrique, et à en publier souvent à son propre nom. En France, il œuvre avec ses complices choisis Alain Ricard, Bernard Mouralis, Daniel-Henri Pageaux, Pierre Halen et al., et des historiennes de renom comme Odile Goerg et Catherine Coquery-Vidrovitch. Ajouter à ces noms Liana Nissim de l'Université de Milan à qui Jànos Riesz emprunte la métaphore "astres et désastres", développée dans le premier article, et Richard Bjornson de la Research in African Literatures aux Etats-Unis ainsi que les Africains eux-mêmes : pour ne citer que ceux-ci, Ibrahima Diop qui l'a accueilli à l'Université de Dakar, les missionnaires ou chercheurs invités à l'Université de Bayreuth. De ce fait, ce grand nom de la critique et de l'histoire littéraire africaniste définit son propre périple universitaire comme un livre d'initiation, où la scientificité a toujours été un idéal dans l'investissement personnel souvent représenté ici à la première personne. Peut-être regrettera-t-on l'absence dans l'index de Jacques Rabemananjara, écrivain, poète, dramaturge et essayiste, compagnon d'arme de Leopold S. Senghor étudiant. Mais la thématique du volume cible principalement l'Histoire africano-européenne par le biais de l'(auto)biographie plus qu'elle ne théorise sur le corpus de fiction (poésie, biographie romancée) élargie aux discours idéologiques et aux témoignages de voyageurs.
L'ouvrage reprend en effet 19 articles écrits entre 1987 et 2008, revisités et regroupés en trois parties dont le maître mot pourrait être la transgénéricité (Dominique Moncond'huy et Henri Scepti, dirs., 2008) :
- 1) Le discours historique dans les textes littéraires
- 2) Récits de vie et écritures autobiographiques
- 3) Espoirs et échecs des Indépendances.
Chronologique, situant les deux premières parties à la même période coloniale, le plan adopté fait preuve d'une grande conscience des difficultés liées à la disparate des genres chez les comparatistes. Mais paradoxalement il met au jour l'évolution de l'Histoire et continue ce qui était déjà posé dans le volume précédent : le lien entre littératures africaines et littératures européennes des époques coloniale et postcoloniale. "La tâche de l'historien, rappelle Michel Beniamino, est surtout de repérer par l'étude synchronique […] les époques où il est possible de mettre en relief le rôle de certaines œuvres articulant un changement d'horizon […], c'est bien l'effet des œuvres et l'histoire de la réception qui est décisive".
L'ouvrage de Jànos Riesz, dont certains des articles sont traduits de l'allemand, est appelé à rendre de très grands services aux chercheurs sur les littératures européennes "africaines". Ouvrage de référence, il est conforté par la rigueur de la réflexion et de la construction (chaque article est assorti d'une riche bibliographie, à la fin de l'ouvrage figure un index qui manquait dans le précédent volume), l'originalité des objets abordés ("Thiaroye 1944", l'anthologie Des Africains racontent leur vie de Diedrich Westermann, 1938) côtoyant l'inattendu des Goethe, Rousseau, Hugo, Duras, et l'incontournable des "Africains" Charles de Foucauld ou André Gide précédant Mariama Bâ ou Ahmadou Kourouma. Toutefois, il vise en même temps un public plus large : c'est un outil de travail qui pourra être consulté avec profit par tous ceux qui s'intéressent à des questions comme celles de l'exotisme, de l'idéologie coloniale, de l'oralité, ou tout simplement des représentations de la différence. Espérons que d'autres chercheurs viendront qui se pencheront sur l'histoire littéraire "africaine", immédiate ou non, pour problématiser par exemple le writing back, a priori réflexif, des écrivains de la diaspora Abdourahman Waberi, Alain Mabanckou, Raharimanana et al., ou des voyageurs européens Bernard Giraudeau, Nicolas Fargues de façon encore plus visible, suivant la "méthode Riesz" maintenant acquise.